Le 51 rue de Seine

Le 51 rue de Seine et son jardin

Au temps des Valois

Depuis des temps immémoriaux, les terres situées entre la rue de Seine et  l’actuelle rue Mazarine d’une part, la rue de Buci  et les quais de Seine d’autre part, étaient dans la censive de l’abbaye de Saint Germain des Prés et consacrées à la culture.

Ci-contre : Enluminure de Jean Pichore

En 1510, monseigneur Guillaume, abbé de Saint-Germain-des-Prés, s’avisa de bailler à cens1 le lot situé entre les rues de Seine et Mazarine d’une part et le 53 rue de Seine et les quais d’autre part qui mesurait cinq arpents et un quartier L’heureux élu était l’enlumineur et miniaturiste de Louis XII, Jean Pichore. Dans le contrat qu’il signa2 , il promettait de  labourer sa pièce de terre  et de la cultiver si bien que les 50 sols tournois de cens et rente pourraient être pris sur le revenu de la terre au cas où il serait défaillant. Mais en 1519, Pichore céda ses droits aux frères de l’Hôtel-Dieu qui désiraient construire un peu plus à l’ouest un hôpital de pestiférés appelé le Sanitat. Ce ne fût pas du tout du goût de l’abbaye qui ne voulait pas que ses terrains soient acensés à un établissement de mainmorte.

Ils s’empressèrent de porter l’affaire au Parlement et en 1531 un arrêt obligea les frères de l’Hôtel-Dieu à céder leur terrain dans les trois mois.

Gilles Le Maistre, avocat au Parlement, en fit l’acquisition.

1519-Bail à Pichore

 

1531-1543  Gilles Le Maistre

Sa candidature remporta les suffrages de l’abbé de Saint-Germain-des-Prés parce que sa famille était d’excellente réputation. Elle comptait un avocat général du roi (son grand-père), un juge et garde de la prévôté de Montlhéry et avocat au Châtelet (son père). Marié depuis 1525 à Marie Sapin, fille d’un receveur général des finances en Languedoc, il avait cinq enfants et lui-même était promis à un brillant avenir. Passé du barreau à la magistrature lorsque François Ier l’avait promu avocat du roi, c’était un orateur hors pair qui savait défendre avec brio les affaires royales.  Sa réputation de bon catholique, en ces temps où la Réforme progressait, était aussi un excellent atout. 

L’achat fut donc conclu entre l’abbaye et Gilles Le Maistre moyennant une redevance annuelle de 4 sols parisis de cens.

Cependant cet homme intègre était rude en affaire et savait magnifiquement défendre ses droits en cas de malversations. Quand il constata que ses 5 arpents et un quartier de terre rétrécissaient comme une peau de chagrin, il porta l’affaire aux requêtes du Palais. En effet, l’abbé de Saint-Germain qui était alors le cardinal de Tournon, avait bel et bien fait élargir à son détriment le chemin des fossés de la ville 3. Il avait aussi baillé une portion de sa terre à un certain Nicolas Grandval. Ces messieurs des requêtes jugèrent qu’élargir le chemin des Fossés paraissait justifié au Parlement puisque c’était pour le bien public mais ils décrétèrent aussi que Gilles Le Maistre devait recevoir une juste compensation. Le cardinal finit par lui donner, à regret, un arpent et demi de terrain en bordure de la rue de Seine près du petit Pré aux Clercs, c’est-à-dire du côté ouest de la rue. L’accord fut signé le 25 septembre 1538 devant les notaires Bastonneau et Maupéou 4

L’affaire enfin réglée, Gilles Le Maistre, imitant l’abbé de Saint-Germain qui dès 1530 avait loti découpa son terrain en longues bandes parallèles et vendit les lots à plusieurs particuliers moyennant rente foncière annuelle et perpétuelle.

Celle qui nous intéresse fut baillée à rente par Gilles Le Maistre à Philippe de Trepigny, marchand bonnetier. Le contrat fut signé le 25 septembre 1543 devant Me Bastonneau et Maupéou, ses notaires habituels5

Une vingtaine d’années plus tard, Gilles Le Maistre fit son testament le 24 septembre 1562, et mourut  le 12 décembre de la même année. 

Tombeau de Gilles Le Maistre et sa femme aux Cordeliers

1543- 1544. Philippe de Trépigny

Philippe de Trepigny 6 connaissait bien Gilles Le Maistre, parce qu’il lui avait déjà acheté plusieurs pièces de terre. Le terrain du 51 qu’il acquit en septembre 1543 avait une superficie de 140 toises et aboutissait d’un bout, du côté des fossés de la ville, à un certain Thomas Hardy et de l’autre sur la rue de Seine. Il s’engageait à rembourser la moitié des murailles que ses voisins Claude André, Léon de Marzellier et Thomas Hardy avaient déjà construites. En outre, il promettait d’y édifier dans un délai de deux ans une maison « manable » (habitable) en y employant au moins 200L tournois et de la maintenir en si bon état de valeur et de réparations que Gilles Le Maistre ou ses hoirs pourraient aisément récupérer leur argent en cas de défaillance de sa part. Il devait lui verser chaque année, une rente de 21L tournois payable par parts égales aux quatre termes de l’année et en outre il s’engageait à verser à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés le cens qui se montait à 14 deniers. L’achat de la pièce de terre n’était pour Philippe de Trepigny qu’un investissement foncier pour réaliser une bonne affaire. Même s’il était fort riche puisqu’il faisait partie des Six Corps7 , il ne négligeait point les petits profits. L’année suivante, avant d’être obligé de bâtir une maison, il vendit le terrain à un certain Jean Milles.

Jean Milles

Nous n’avons pas retrouvé l’acte de vente de Philippe de Trépigny à Jean Milles, mais les comptes de l’abbaye de 15488  indiquent que le propriétaire est Jehan Milles « au lieu de Philippe de Trepigny pour sa maison couverte d’ardoise, jardin et lieux ». Il versait lui aussi 14 deniers oboles de cens à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés et les 21L de rente foncière à Gilles Le Maistre. Ses voisins étaient encore Léon de Marzelay (à droite) et Claude André (à gauche). 

            Devenu propriétaire, il ne tarda point à construire une maison. Dès le 11 mai 1545, il signa avec Claude Lemoyne, maître serrurier, un marché 9 pour y poser des fenêtres, des châssis dormants et des ferrures « pour sa maison à Saint-Germain-des-Prés, bâtie de neuf ». Il lui en coûtait 100 sols tournois par croisée et 5o sols tournois par demie croisée.

Jean Mille 10 était né à la fin du XVe siècle à Souvigny dans le Bourbonnais ainsi qu’il le rappelait dans le titre de chacun de ses ouvrages de droit : Joannes Millaeus, Boius Silvignacus. Il fit probablement ses études de droit et ses premiers pas d’avocat à Toulouse. Il a en effet écrit dans un de ses ouvrages : « C’est ainsi que j’ai vu pratiquer à Toulouse par le lieutenant de M. Bertrand, prévôt du roi qui, le jour même de Pâques, fit battre de verges un larron qui avait coupé une bourse et le condamna à l’exil ; j’y exerçais alors la profession d’avocat ». On le retrouve en 1529 à Paris, avocat au Parlement de Paris : « Jean Berquin, témoigne-t-il, qui était accusé d’hérésie, fut condamné par arrêt du Parlement à faire amende honorable sur la pierre de marbre des degrés du Palais, et n’ayant pas voulu exécuter l’arrêt, il fut renvoyé en prison et condamné par un autre arrêt à être brûlé. Et moi-même, ajoute-t-il, étant alors avocat au Parlement de Paris, j’ai vu exécuter cette sentence devant la maison commune, l’an 1529, le 17 avril ».En 1535, il était prévôt, à ce titre il rendait des sentences jusqu’à la mort et les faisait exécuter. « C’est ainsi, dit-il, qu’il fut décidé par arrêt du Parlement, confirmatif de ma sentence, le 29 avril 1535, contre Jean Androy qui, ayant frappé dans le jeu de paume Jean Auger d’un coup de couteau, fut par mon ordre et par mes sergents, arraché à l’autel principal de l’église des Saints-Innocents où il s’était réfugié comme en un lieu d’asile, et condamné à terminer sa vie, pendu  au gibet, et je fis exécuter la sentence le même jour ».

En 1537, il délivra une sentence par laquelle il condamnait un certain Thomas Lafontaine, blasphémateur, à être attaché au poteau de la première à la neuvième heure pour y être exposé à l’insulte des passants, et y recevoir la boue, les ordures et même les pierres qu’ils trouveront à propos de lui jeter. En 1538, il porta et fit exécuter une sentence de mort contre un sacrilège du nom de … Saint Vincent !

Le 17 janvier 1538 11 il reçut l’office de lieutenant particulier en la cour des Eaux et forêts, au siège de la Table de marbre à Paris. Il exerça cette fonction avec une grande rigueur et une extrême sévérité, on peut même dire une extrême cruauté. « Le condamné, dit-il, doit avoir les jambes, les cuisses et les reins cassés et rompus, il doit être exposé sur une roue élevée, jusqu’à ce que sa vie s’échappe dans la douleur ». Pendant qu’à Paris il occupait la charge de prévôt, il rencontra la duchesse de Nemours, comtesse douairière de Genevois, Charlotte d’Orléans, à qui François Ier avait donné le duché de Nemours, en la mariant à Philippe de Savoie, qui lui-même avait reçu en apanage de son frère Charles, le comté de Genevois, dont Annecy était alors la capitale. Elle lui confia la charge de premier président au parlement de Savoie, à Annecy. Durant deux ans, il remplit cette fonction avec un si grand zèle qu’il se fit beaucoup d’ennemis et en particulier d’un certain Floquet qui organisa un complot contre lui et le dénonça pour corruption. Entre-temps, la duchesse qui était sa protectrice mourut. Il perdait une alliée de poids et fut suspendu. Il se débattit comme un beau diable et obtint une éclatante réparation : le calomniateur fut condamné à deux ans d’exil, à une forte amende envers le fisc. En outre, il dût verser des dommages et intérêts et contraint de fléchir le genou, la tête découverte, devant Jean Milles et à lui demander pardon.  

Ce dernier fut rétabli dans ses fonctions et revint à Annecy. Mais des difficultés imprévues l’attendaient et sa qualité de Français, donc d’étranger, le fit renvoyer de sa charge. Il en conçut une grande amertume et revint à Paris où il reprit sa profession d’avocat au Parlement. Remarqué par le duc de Guise, il fut nommé lieutenant général pour le roi au baillage de Bugey et Val Romey. On sait que François Ier avait dépouillé de ses états le prince Charles de Savoie, et par conséquent le Bugey et le Val-Romey, qui en faisaient partie, se trouvaient administrés au nom du roi de France. Ce qui explique comment Jean Milles fut envoyé à Annecy par la duchesse et dans le Bugey par le roi.

On le retrouve ensuite en 1551. Le 7 janvier de cette année12, il signa devant Me Mayeul Auclerc le contrat de mariage de sa fille Claude avec Jean de Vigne. Par ce contrat, Geffroy de Vigne, licencié en lois, lieutenant général pour le roi du château de Souvigny, seigneur de Chery et de la Vivert, et Claude Chamelet, sa femme, père et mère de Jean de Vigne, écuyer, donnaient à leur fils les château, terre et seigneurie de Chery et plusieurs métairies en la paroisse de Souvigny, avec le bétail et le mobilier qui s’y trouvaient. De leur côté, Jean Milles, lieutenant général pour le roi du bailli de Bugey, à Belley en Savoie, seigneur de la Petite-Matrée, près Souvigny, et Marie Cardon, sa femme, montrèrent toute l’affection qu’ils portaient à leurs filles. Ils donnaient à Claude la terre de la Petite Matrée lez Souvigny, avec le bétail et le blé qui s ‘y trouvaient, et divers prés et étangs en dépendant. Ils promettaient aussi de payer aux futurs époux, dans le délai de quatre mois, une somme de 400 écus d’or. En outre, Marie Cardon lui donnait Claude, ainsi qu’à sa sœur Jeanne,  une maison à Paris, près le Petit Pont, au coin de la rue de la Huchette, louée 190 livres tournois par an. Elle y ajoutait 20 livres de beurre, et le tiers d’une ferme et d’un domaine appelés l’hôtel de Bonnières, à Massy. Il était convenu que Geffroy de Vigne et sa femme entretiendraient les futurs époux avec leurs gens.

Le 21 septembre 155113 , Jean Milles louait la maison de la rue de Seine à Jean Forest, avocat au Parlement, et à Edme de Vigne, protonotaire au Saint Siège. À cette occasion, il prit Jean de Vigne, son gendre, comme procureur. On apprend par l’acte que la maison consistait en deux corps d’hôtel, une cour et un jardin. Ses voisins étaient toujours les inévitables Léon de Marzelay et Claude André, tous deux toujours procureurs en Parlement.

Le 18 octobre 1557 14 Gilles Le Maistre et sa femme Marie Sapin décidèrent de préparer le salut de leur âme. Jean Milles y joua indirectement et involontairement un rôle. En effet, pour s’assurer les prières salvatrices, le président et sa femme rencontrèrent les marguilliers de l’église Saint-Côme et Saint-Damien, leur paroisse, pour fonder en cette église quatre obits annuels et perpétuels de vigiles à 9 psaumes et 9 laudes, plus 3 messes hautes avec diacre et sous-diacres, la première dédiée au Saint-Esprit, la seconde à Notre-Dame et la troisième aux trépassés. Bien entendu, ces messes n’étaient pas dites sans une juste rétribution. Ils donnèrent donc à la fabrique de l’église Saint-Côme et Saint-Damien les 21L « de rente foncière de bail d’héritage à eux appartenant […]  à prendre sur une maison, jardin et lieux qui alors appartenait à Jehan Milles […] dont les droits lui avaient été transportés par Philippe de Trépigny». L’acte précise qu’une maison avait été bâtie et que le contrat de bail d’héritage signé entre Le Maistre et Trépigny datait bien du 25 septembre 1543 . Il n’y a donc aucun doute : le terrain fut vendu par Philippe de Trépigny à Jean Milles.

Cette rente nous rendra encore de précieux service puisque elle nous permettra de connaître le propriétaire suivant de la maison.

La famille Lhuillier

C’est un certain  Jean Lhuillier, banquier expéditionnaire en cour de Rome, qui racheta la maison et donc continua à verser aux marguilliers les 21 livres annuelles. Il y habita au moins quelques temps comme en témoigne un acte signé en 1580 devant son notaire Lenain. 

Jean Lhuillier qui était sans doute las d’avoir à payer tous les trimestres la rente foncière à l’église Saint-Côme et Saint-Damien, décida d’en racheter les deux tiers, comme il en avait le droit. Le 29 mars 1577 15 et les luttes entre les deux camps étaient féroces. Lorsque Henri IV fit le siège de Paris presque toutes les maisons situées rue de Seine et rue Mazarine furent détruites soit lors d’assauts, soit volontairement afin d’éviter que les assiégeants puissent jouir d’une position haute sur Paris. Dans ces conditions, on comprend que les abbés de Saint-Germain n’aient pas bien tenu leurs censiers, cueillerets et comptes ou les aient perdus. 

Cependant le cueilleret de 1595 fait mention d’un nouveau propriétaire : 

« De Monsieur de Peyrat, thrésorier général de la maison de Monsieur de Montpensier au lieu des ayans cause de feu Me Jehan Lhuillier, banquier, pour une grande maison couverte d’ardoise assise en la rue de Seyne, tenant d’une part audict de Villars, advocat, d’autre part aux héritiers de feu Claude André, aboutissant d’un bout par devant sur ladicte rue de Seyne et par derrière à ________ qui doibt de cens chacun an ledict jour sainct Remy 15 solz »

Mais nous savons, grâce à la rente souscrite par Gilles Le Maistre qu’un autre propriétaire s’est intercalé entre Lhuillier et M. de Peyrat. Il s’agit de Mathieu Martin, valet de chambre du roi de Navarre, seigneur de Malissis et de Léglantier. Il était l’époux de Madeleine de Lamanny qui était gouvernante des enfants de la reine. 

Il était aussi gouverneur de la Capelle et soutenait Henri IV contre la ligue. Lorsque les espagnols vinrent faire le siège du fort, seul, sans le secours des armées du roi qui ne put le joindre,  il dût se rendre… La forteresse resta aux mains des ennemis jusqu’en 1598 mais il ne vit pas cette victoire puisqu’il mourut de la peste à Paris le 21 juin 1596 16. Sa veuve devint gouvernante du dauphin Louis XIII  17.

Ils avaient eu au moins deux enfants. Le premier qui s’appelait Mathieu eut une courte et belle carrière militaire. Le deuxième était une fille, Anne, qui épousa  « noble homme et sage messire François Tardieu, seigneur de Melleville, conseiller du Roy et général en sa court des aydes ». Étaient présents à la signature du contrat qui fut signé chez Mahieu et Mahieu le 26 novembre 1598  18 du côté du futur Marguerite de Bonguete, veuve du baron de Helemps, sa cousine germaine, Nicolas Thuillier, avocat en Parlement

Cependant, la maison de la rue de Seine avec ses deux corps d’hôtel était complètement ruinée par les guerres de religion. La dame de Malissis ne payait plus la rente aux marguilliers de Saint-Côme et Saint-Damien qui étaient alors Omer Talon, avocat au parlement, et  Baptiste Hullon, procureur en la même cour. Ils demandèrent la saisie et la mise aux criées « une masure ou maison en ruyne size aud lieu de la rue de Seyne qui consistoit en ung corps de logis contenant salle, cuisine, chambres haultes, grenier, puis, autre corps de logis sur le devant consistant en estable, bucher, chambre haulte, gallerye, court au millieu des deux, jardin derrière et maintenant en masure seullement et ruynes de fondz en comble »19. Les voisins étaient maintenant à droite les héritiers de Christofle Lamonyeux 20 et à gauche la veuve de  Pierre Lecourt. La maison fut adjugée le 7 mai 1603 à François Peyrat.

1603-1658. La Famille Peyrat

La paix enfin revenue, de nouveaux habitants vinrent s’installer à Saint-Germain et commencèrent à construire.

 C’est en effet exactement le 7 mai 1603 que François de Peyrat acquit, pour la somme modeste de 2500 livres et par adjudication au Châtelet, le terrain qui ne contenait alors qu’une ruine. François Peyrat suivit si bien l’exemple de ses compatriotes que son terrain contenait en 1628 21 quatre maisons : l’une donnait directement sur la rue de Seine par une porte cochère, la seconde, plus grande, se situait entre cour et jardin et  enfin les deux autres étaient derrière et avaient leurs entrées rue Mazarine  22 qui s’appelait à cette époque rue des fossés d’entre les portes de Nesle et de Bussy.

Déclaration Peyrat

François Peyrat23, dont la famille était originaire de Pezenas, avait épousé en 1595  24 Philippe Le Ragois, fille de Bénigne Le Ragois, en son vivant notaire et secrétaire du roi et de Marie Saulcier. Elle était aussi la sœur du célèbre Claude Le Ragois, seigneur de Bretonvilliers.

Le couple vint habiter rue de Seine, après, évidemment, fit reconstruire les lieux. Malheureusement, nous n’avons pas pu retrouver les marchés de construction qu’il a pu signer. Mais nous verrons plus loin comment se présentaient les lieux.

De leur mariage naquirent six enfants : Charlotte qui épousa en 1614 « noble homme Christian Yoland », René, écuyer et seigneur de Sallange, Jacques, conseiller du roi et contrôleur général des rentes de la ville de Paris qui épousa Charlotte Petit dont il eut une fille, Angélique, Claude, seigneur de La Boullaye, et contrôleur des rentes, Madeleine qui s’unira à Jacques Mérieult, seigneur des Parquets et Jean, seigneur et baron de La Redorte.

François de Peyrat exerçait la fonction à la fois considérable et lucrative de trésorier général du duc de Montpensier, cousin du roi Henri IV et de surcroît un des hommes les plus fortunés de France. 

En 1604 25, François Peyrat constitue une rente de 500L pour la somme de 8000L à Nicolas Vedeau contrôleur général des gabelles et finances en Languedoc. Cette rente est assignée sur une grande maison sise rue de Seine contenant deux corps d’hôtel et tenant d’une part aux héritiers de feu M. Le Court et d’autre à M. Lusson docteur en médecine.  Etait-ce pour en payer les frais de construction ? Probablement, puisque de la masure achetée le 7 mai 1603, on trouve en juin 1604 une grande maison en deux corps d’hôtel. Deux ans après, jours pour jours, il racheta la rente, montrant ainsi que la fonction qu’il exerçait auprès du duc de Montpensier était fort lucrative …

 L’année 1612 le verra faire une acquisition beaucoup plus importante. Il s’agissait du magnifique château de Boumois situé à Saint-Martin-de–la-Place près de Saumur avec la châtellenie, les fiefs, terres et dépendances. La vente fut signée le 30 juin 1607 devant  deux tabellions de Tours26

Les vendeurs étaient Charles de Thory et Suzanne de Contour. René de Thory, aïeul de Charles, l’avait fait construire à 500m du château fort primitif. Vers 150-1570, les propriétaires avaient renforcé les défenses à cause des guerres de religion. Prudent, François de Peyrat en avait fait l’acquisition avec « possibilité de rendre pour 9 ans » et moyennant la somme de 30403 livres 6 sols tournois dont une partie étaient versée sous forme de rente.

Zone de texte: Château de Boumois

En ce début de l’année 1608, la tristesse se répandit à la Cour parce qu’on désespérait de la vie de Henri de Bourbon, duc de Montpensier. Les médecins n’arrivaient pas à bout de la blessure qu’il avait reçue au siège de Dreux. Devenu squelettique, il se nourrissait exclusivement de lait de femme. Sa femme, Henriette-Catherine de Joyeuse, lui avait donné une fille unique qui avait maintenant deux ans. C’était une riche héritière que le roi voulait marier au duc d’Orléans qui n’avait d’ailleurs qu’un an.  Sentant qu’il vivait ses derniers jours, Henri IV voulut assurer le mariage par un contrat qu’il fit signer par le duc le 14 janvier. Le roi, la reine, le duc et la duchesse de Montpensier, Marguerite de Valois, les Princes de sang et plusieurs seigneurs assistèrent à la cérémonie. 

Un mois après le duc de Montpensier fit son testament par lequel, si la Princesse mourrait sans enfants, il donnait le dauphiné d’Auvergne, le duché de Montpensier et les Combrailles à sa femme ; les Dombes et le Beaujolais et le duché de Saint-Fargeau au duc d’Orléans ainsi que tous ses autres biens à l’exception de ceux donnés à sa femme. Ayant ainsi mis de l’ordre dans ses affaires, il mourut quelques jours après, le 27 février, assisté par le duc de Joyeuse, son beau-père qui s’était fait capucin sur la fin de sa vie. 

Ce fut un grand chagrin à la Cour car c’était un homme très apprécié. Les funérailles eurent lieu le 21 mars à Notre-Dame27.  Henri IV les voulut magnifiques qui avait été entièrement tapissée de drap noir avec des lais de velours par dessus garnis d’écussons aux armes du duc. Il avait fait placer des chaises hautes dans le chœur tendues de drap noir et d’écussons. Une chapelle ardente était dressée et la bière couverte d’un riche drap d’or croisé de satin blanc et un bord d’hermine. Un coussin recueillait les colliers de l’ordre de chevalerie avec une couronne ducale en or. Un peu avant midi, messieurs du Parlement prirent place sur les chaises hautes à main droite, les membres des la cour des Aides, le prévôt s’installèrent à gauche sur les chaises hautes tandis que le greffier et las quarteniers de la Ville assirent leurs séants sur des chaises basses. L’évêque de Paris était à l’autel. On fit alors ouvrir grand les portes et le cortège du deuil entra. 120 pauvres vêtus de noir tenaient des torches allumées, suivaient les valets de pied et pages du duc, tous ses officiers, intendants et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était François Peyrat qui, sans doute éprouvait une grande tristesse, sentiment mélangé à l’inquiétude pour son avenir.

Il fut assez vite rassuré sur ce dernier point puisque le 7 juin 1608, il recevait une lettre de jussion de Henri IV qui le nommait  tuteur onéraire de Marie de Bourbon, fille unique du duc de Montpensier. Les lettres furent entérinées au Parlement le 10 juin suivant.

Jussion Montpensier

La vie reprit son cours. Le 27 mars 1610, il fit l’achat d’une maison située sur les fossés d’entre les portes de Buci et de Nesle qui appartenait à Roland Le Duc, maître couvreur de maison et Guillemette Landormy, sa femme. Ces derniers l’avaient acquises le 7 décembre 1599 pour 70 écus soleil de Jean du Tillet et Marie de Lavergne28 sa femme, descendante de Gilles Le Maistre.  En ruines à cause des guerres de religion, ce qui restait debout de cette  construction avait pour voisins de gauche les héritiers de Claude André et de droite ceux de Thomas Hardy. Roland Le Duc l’avait reconstruite et couverte d’ardoises. Maintenant elle comportait un corps d’hôtel à deux étages auxquels on accédait par une montée « dans œuvre ». On trouvait au premier, deux chambres avec leur garde-robe et petit cabinet ; au second, une seule chambre, lambrissée,  avec sa garde-robe et son cabinet. Au-dessus se trouvait un donjon auquel on montait par un escalier à vis et un grenier à côté. Le rez-de-chaussée comprenait une salle avec petite cuisine séparée de la maison. Une écurie dans la cour et un petit garde-manger, un jardin avec quelques arbres et treilles complétaient les lieux. 

Philippe Peyrat acheta cette maison située derrière son jardin parce qu’il possédait aussi la maison joignante, on va le  découvrir  grâce à un acte signé la même année.

En effet, le 15 juin 1610, il loua une maison qui était située sur les fossés d’entre les portes de Buci et de Nesle (Il s’agit du 50 rue Mazarine)). Le preneur était Philippe Durant qui exerçait le métier de maître écrivain. Elle comportait un corps d’hôtel, deux petites cours, une « estable à chevaulx », aisances et appartenances. Le bail fut signé pour la somme de 300L par an plus les taxes des boues, chandelles, lanternes et à l’entretien du pavé devant la maison. En outre, il devait cotiser aux fortifications.

La triste mort de François Peyrat

En octobre 1612, François Peyrat et son épouse se rendirent en leur château de Boumois. Il y séjourna juqu’au dimanche 21 octobre. Ce jour-là, beaucoup de monde étaient au château et le curé de Saint-Martin-de –la Place qui ne connaissait pas  encore M. Peyrat vint lui rendre visite après vêpres. Les nouveaux châtelains lui firent fort bonne impression et le lendemain il  leur fit envoyer par un de ses écoliers des citrons et des oranges qui en revint en bégayant d’émotion tantôt disant qu’il avait vu M. Peyrat malade au lit, tantôt disant qu’il était mort. Affolé, le bon curé se rendit à Boumois où on lui raconta qu’après avoir fort bien soupé la veille, le sieur de Boumois s’était couché. Le lendemain son serviteur chauffa longuement sa chemise esprérant que son maître se réveillerai tôt le matin comme il l’avait averti. À 9 heures passé, la dame de Boumois se décida à rentrer dans la chambre de son mari et, tirant les rideaux, elle le vit si blême qu’elle en fut toute tremblante. Sortant de la chambre comme elle pouvait, elle fit quérir Me de Petitboys , avocat à Saumur et sénéchal du lieu. Ilconstata qu’il avait expiré au grand désespoir de sa femme. Le lendemain, donc le lundi, on envoya chercher des médecins et des chirurgiens de la ville qui ne voulurent ouvrir le corps que le lendemain, jour où ils ne trouvèrent rien d’anormal : « il étoit décédé en dormant, sans avoir goûté la mort, ce qui était fort étrange pour un homme aussi fort et en bonne santé ». Le corps du défunt fut embaumé et mis en un cercueil tandis que ses entrailles étaient placées dans une fosse de la chapelle du château. Le samedi suivant arriva Bénigne Le Ragois, sieur de Bourneuf, qui était le frère de la veuve qui envoya quérir médecins et chirurgiens à Tours pour faire visiter le corps du trépassé car il avait le sentiment qu’il avait été empoisonné. Ils ouvrirent le corps  et le trouvèrent tout putréfié et donnèrent d’autres raisons à sa mort29

            Le 9 septembre 1613, alors qu’elle demeurait encore dans la maison de la rue de Seine, elle loua la partie des bâtiments ayant issue sur la rue de Seine 30 « à haulte et puissante princesse madame Marguerite de Lorraine, toute nouvelle veuve de « hault et puissant prince monseigneur François de Luxembourg, duc de Piney et pair de France31  ». Il en coûtait à la princesse  la coquette somme de 1200 livres par an. Le bail incluait la maison entre cour et jardin 32, l’entrée par la porte cochère et la jouissance commune du jardin et du puits.  Philippe Le Ragois déménagea alors pour s’installer dans une des maisons qui avaient son entrée sur les fossés de la ville. Ce jour-là, ce fut Me Jean Drujon, avocat au parlement qui vint signer le bail en se portant fort de la princesse. Le 26 mars 1614, alors qu’elle demeurait en la maison, elle ratifia le contrat. Elle ne resta pas longtemps locataire des lieux  puisque Philippe Le Ragois les reloua, le 17 mars 1615, à Martin Martineau, baron de Thuré et seigneur de Grand Pouillé et de la Tour de Pouillé, conseiller secrétaire du roi33.

Signature du bail

  1.  Bailler à cens=le  propriétaire devra payer chaque année le cens  (une sorte de redevance foncière) à la seigneurie  dont il dépend  (en l’occurrence l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés 

  2. A.N. : S2863 3/05/1510 

  3. La future rue Mazarine, aussi appelle « chemin des buttes » 

  4.  A.N. : S2974 

  5. A.N. ; M.C. : VIII/290 25/09/1543 

  6. alias Trepigne ou Terpigna 

  7. La corporation des bonnetiers faisait partie d’une sorte d’aristocratie industrielle et défilait en 5e position depuis l’entrée de la reine Marie d’Angleterre à Paris en 1514 

  8. A.N. ; LL1125 

  9. A.N. ; M.C. ; VIII/213 

  10. Les renseignements biographiques sur Jean Milles sont largement tirés du Bulletin de la Société d’émulation du département de l’Allier (5)  

  11. A.N. : Z/1e/323 fol.213 

  12. A.N. : Y 98 fol. 207. Insinuation du mariage 

  13.  A.N., M.C. :VIII/213 , 21/09/1551 

  14. A.N., M.C. : XLIX/280 18/10/1557 

  15. , il rencontra à nouveau Me Lenain et Scipion de Frontigères, marguillier de cette église et signa l’acte qui reconnaissait qu’il avait versé 285 livres 5 sols  pour le rachat des 2/3 de la rente de 21L, à savoir 280 livres tournois[2] pour le « sort principal » de la rente et le reste pour les frais. Il était précisé que la fabrique de l’église devait remployer la somme versée afin de continuer la fondation qu’avait faite Gilles Le Maistre et sa femme.

    Nous savons peu de choses sur ce banquier en cour de Rome qui habita rue de La Harpe puis rue de Seine comme en témoigne un acte qu’il signe en 1580 :

    et dont voici la transcription : Fut présent en sa personne noble homme Me Jehan Lhuillier, banquier, bourgeois de Paris demeurant à St Germain des Prés en la rue de Seyne .

                Lorsqu’il mourut le 5 juin 1580, il fit de son neveu Gabriel Lhuillier son légataire universel. 

    Gabriel Lhuillier était avocat au Parlement et banquier expéditionnaire en cour de Rome. Il s’aperçut assez vite que les marguilliers de Saint-Côme et Saint-Damien n’avaient pas fait de remploi de la somme versée par son oncle pour le rachat de la rente. Il leur demanda une indemnité qui lui fut versée sous la forme de 80 écus d’or soleil.

    Gabriel Lhuillier mourut le 14 juin 1611. Par son testament qu’il avait rédigé le 2 avril 1611, il demandait « qu’en raison de la dévotion et la bonne affection  envers l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés », il voulait y être inhumé. Dans ce but, il lui léguait 50 livres tournois de rente annuelle et perpétuelle à la charge de dire et célébrer par les religieux et leurs successeurs trois services par an, le premier le jour du décès de feu Me Jean Lhuillier son oncle mort le 5 juin 1580, l’autre le jour du décès de son propre décès et le 3e le lendemain ou autre jours suivants après le jour des morts, le tout à l’intention de prier Dieu pour son âme , celle de ses père et mère , son oncle et tous ses autres parents. 

    La clause du testament fut exécutée par Claude Lhuillier, banquier expéditionnaire en cour de Rome et Gaspard Lhuillier qui était étudiant en droit à l’université d’Orléans[3]. Cette rente était à prendre sur une maison une maison située rue de La Harpe dans laquelle avait habité Gabriel Lhuillier. 

    On vit d’année en année Claude Lhuillier s’acquitter de cette somme. Par son testament, il donna à l’abbaye 6000 livres, à charge qu’on ferait célébrer tous les jours et à perpétuité une messe. Il fit de plus faire un caveau pour lui, son oncle et son grand-oncle « en la troisième chapelle à main droite à côté du chœur joignant celle du comte Douglas[4] » Les clauses du contrat furent signées devant Le Gay et Saint Leu, mais il ne put signer « à cause d’une indisposition qu’il avait au bras et à la main »…

    Où une rente revient sur la scène :

    C’est probablement vers 1580, à la mort de Jean Lhuillier, que la maison changea à nouveau de propriétaire. La France connaissait alors une période fort troublée puisque nous étions en pleine lutte entre les protestants et catholiques. Le quartier de Saint-Germain-des-Prés abritait de nombreux habitants de la religion réformée  ((On disait de ce quartier que c’était la petite Genève. 

  16.  Pierre de L’Estoile, Mémoires-Journaux TomeVII page 65 

  17.  Ibid. TomeVII page 164. « Le 29 juin 1604, M. le Dauphin passa par Paris pour aller à Fontainebleau, où le roy l’avoit mandé. Il estoit dans une litière découverte, où Madame de Malissis, sa Gouvernante, le tenoit, et il y eut force vivat criés par la peuple à son arrivée ». 

  18. A.N., M.C. : CV/79  le 26/11/1598 

  19. On est frappés par la similitude de la topographie des lieux avec celle qui existe actuellement : un bâtiment sur rue, un bâtiment derrière avec une cour au milieu et un jardin derrière 

  20. Lui-même héritier de Claude André 

  21.  A.N. (Archives nationales), S 3059 

  22. A.N. : S3058, terrier de 1628. 

  23. alias François de Peyrat 

  24. Le contrat de mariage fut signé devant le notaire Claude de Troyes le 22 juillet 1595. Malheureusement son état de conservation ne permet pas sa consultation. 

  25. A.N., M.C. I/60 Contrat de constitution à Nicolas Vedeau par François Peyrat du 10 juin 1604. 

  26. L’acte n’a pas été retrouvé. Ces assertions sont basées sur le contrat de revente. 

  27. A.N. : K998 

  28. Geneviève Le Maistre, fille de Gilles Le Maistre et Marie Sapin avait épousé Jacques de et eurent pour fille Marie de Lavergne qui épousa Jean du Tilllet. C’était donc la petite-fille de Gilles Le Maistre. 

  29. Le récit de ce passage est tiré des registres paroissiaux de Saint-Martin-la -Place. Le curé ne dit pas quelles sont les raisons données par las médecins de Tours. 

  30. A.N. : M.C. CXXII/1581. Bail du 9 septembre 1613 

  31. Marguerite de Lorraine avait épousé en premières noces Anne de Joyeuse, favori d’Henri III, mort en 1587, lors d’un combat contre Henri de Navarre, futur Henri IV,  à Coultras. Elle s’unit en secondes noces à François de Luxembourg, sa sœur avait épousé Henri III 

  32. Bâtiment B actuel 

  33. Voir l’histoire des 14, 16 et 18 rue de Seine 

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