Le 34 rue de Seine

Le 34 rue de Seine

Le 34 rue de Seine se présente d’une façon fort élégante. Il dégage sa personnalité à travers son haut portail percé dans un corps de logis d’un étage seulement que surmonte une belle toiture en ardoise refaite récemment. L’inscription qu’on déchiffre péniblement sur son fronton évoque la Révolution. L’ouverture du portail, trop rare à notre goût, laisse découvrir au fond d’une cour pavée un bel immeuble à perron dont la face arrière donne sur un grand jardin. 

Son histoire qui balaye plus de 450 ans fut difficile à reconstituer à cause de démembrements et remembrements successifs mais elle témoigne de l’esprit de corps du Parlement sous l’Ancien Régime et des bouleversements sociologiques provoqués par la Révolution.

Pendant plus de deux siècles, des procureurs, des conseillers et des présidents au Parlement en firent leur résidence ou une maison de rapport. La période post-révolutionnaire vit les personnages les plus hétéroclites traverser son histoire.

Pourtant, depuis 1540 il y eut une permanence dans l’architecture et la topographie des lieux.  Le bâtiment sur rue a toujours comporté un seul étage, il y eut de tout temps une grande porte cochère donnant sur une cour pavée bordée de remises et un grand corps de logis montrant fièrement son perron a constamment séparé la cour du  grand jardin qui est derrière. 

Aller à la découverte d’une maison, c’est peu à peu remonter le temps  en fouinant dans les calepins des propriétés bâties et les sommiers des Archives de Paris pour arriver finalement aux cueillerets, terriers  et actes notariés des Archives Nationales pour arriver enfin au XVIe siècle.  C’est aussi cheminer en compagnie de personnages dont on partage peu à peu les émotions, les joies et les peines. C’est enfin se promener dans les méandres de notre histoire de France. 

Toutes ces recherches furent source de plaisirs et d’exitations. Permettez-moi d’essayer de vous les faire partager en levant le voile sur l’histoire de cet immeuble du 34 rue de Seine.

Au temps des Parlementaires

Au début du XVIe siècle, le quartier de Saint-Germain-des-Prés ne faisait pas encore partie de la capitale. Séparé de Paris par les murailles des fortifications de Philippe-Auguste, le bourg Saint-Germain-des-Prés dépendait de la juridiction de l’abbaye du même nom. La rue de Seine n’était alors qu’un chemin de terre bordé par quelques tuileries et des champs qui jouxtaient à quelques mètres vers l’ouest le célèbre  petit Pré aux Clercs où s’ébattaient – et se battaient- les étudiants. 

La réouverture de la porte de Bussy vers 1530 facilita l’accès au bourg Saint Germain dont on vantait le calme, le bon air et les distractions offertes par la foire qui s’y tenait tous les ans en février. Des bourgeois de Paris, des nobles, des parlementaires commencèrent à s’installer dans ces lieux si hospitaliers.

Les bons moines de l’abbaye flairant la bonne affaire se mirent alors à lotir la rive orientale de la rue de Seine. Dès 1530, son abbé commandataire, le révérendissime cardinal de Tournon, qui savait allier au spirituel des préoccupations fort temporelles, accorda « moult baux à cens et à rente » sur les lots de la rive orientale de la rue, sous réserve que chaque preneur y fasse  » bastir maisons manables » 1

Cette opération immobilière avant l’heure connut tant de succès que l’autre côté de la rue ne tarda point à suivre ce bel exemple.

Au temps de maître Palerne


L’histoire de la maison qui nous occupe commence donc à cette époque, exactement le jeudi 12 mai 15412. Ce jour-là, le frère Pierre Gouscon, vicaire général du cardinal de Tournon, abbé comandataire de l’abbaye, bailla à titre de cens et rente foncière, à Arnault Palerne, procureur en la cour du Parlement, un demi-arpent de terre, c’est-à-dire environ 1700 m2 .3. Le terrain, plus grand que celui de la maison actuelle, englobait au moins les 32, 34, 36 et 38 de la rue et s’étendait plus profondément que maintenant vers l’ouest, jusqu’au 22 de la rue Jacob. Il jouxtait au nord celui de Gilles Lemaistre, avocat au Parlement et au sud celui de Jehan Vallet, écuyer. Il aboutissait d’un bout à la rue de Seine et de l’autre au petit Pré aux Clercs qui appartenait à l’Université. Ce bail était fait au prix de 10 livres parisis « pour arpent de rente annuelle et perpétuelle et 3 sols de cens. Arnault Palerne s’engageait donc à verser à l’abbaye, pour son demi-arpent, 100 deniers de rente foncière dont la moitié était rachetable au sol la livre et 18 deniers parisis de cens, le tout  payable chaque année à la Saint-Rémy, « chef d’octobre ». Il devait aussi clore son terrain « dedans ung an » et y « faire bastir et édiffier maison manable dedans deux ans ». 

Dans les 24 mois qui suivirent, maître Arnault Palerne remplit son contrat et mourut.

Déclaration de maître Palerne à l’abbaye

Sa veuve, Jehanne Deschamps, eut la garde de ses enfants. En femme de tête, elle décida d’agrandir sa propriété. Le 1er mars 1543, les moines de l’abbaye lui baillaient à cens et à rente « quinze perches de terre 4 en une pièce scituée et assize au terroir dudict Sainct Germain tenant d’une part à lad vefve et à sesdictz enfans et d’autre part à messire Philippe Le Compte, procureur en la Chambre des  Comptes à Paris, aboutissant d’ung bout à la rue de Seyne et d’autre bout au petit Pré aux Clercs ». Ce terrain englobait, on le verra par la suite, l’actuel 40 rue de Seine. Par le même acte, elle prenait aussi l’engagement d’enclore son terrain et d’y bâtir une maison. Cette acquisition lui coûtait le même prix de 10 livres parisis de rente foncière par arpent, par contre le cens avait considérablement augmenté : c’était maintenant 10 sols par arpent qu’il lui fallait acquitter chaque année au jour de la Saint-Rémi. Cependant le résultat était là : Jeanne disposait maintenant d’un domaine de plus de 2200 m2. Qui plus est, il prit de la valeur puisque la rue de Seine fut pavée entre 1545 et 1546. Le destin de Jeanne Deschamps ne laissa pas beaucoup de traces dans les archives qui révèlent toutefois qu’elle se remaria assez rapidement avec maître Pierre Thédot, aussi procureur au Parlement, et qu’en 1573 elle était de nouveau veuve. Elle avait vendu une partie située au sud de son domaine à un certain Hélie de La Faye dont elle recevait une rente foncière de 83 livres par an5.


Où Pierre Boulioud prend la relève

En 1548, la maison avait changé de main. Malheureusement, les circonstances de cette mutation restent obscures6

Le nouveau propriétaire était maître Pierre Bolioud qui exerçait tout à la fois les charges de secrétaire du Roy, de notaire et greffier au Parlement de Turin. Il recevait pour cette fonction 400 livres par an. On notera que François Ier avait pris la peine de lui en verser une avance de 300 livres en 1539, lors de la constitution de ce Parlement[2]

Pierre Bolioud était avide de posséder des grands horizons, aussi avait-il acquis les biens de Pierre Boutin, de maistre Georges Sinadat et Nicolas Coppin et y avait construit  » une grande maison couverte d’ardoise et aultres édifices, court, jardin et lieux7

Nous avons représenté en jaune la propriété de Gabriel Montaigne à partir d’un plan du XVIII è siècle :

il signa devant le notaire Desnetz  le contrat d’acquisition de ce lopin de terre. Il promettait de verser à l’Université, chaque  année « au jour de la Saint-Rémy », un denier parisis de cens et 2 sols tournois de rente foncière.

Nous n’avons pas pu déterminer à quelle date maître Boulioud mourut. Nous savons seulement qu’il était encore vivant en 1546  puisque cette année-là il se porta garant de son gendre dans la signature d’un bail de sous-traitance des fermes du cardinal de Tournon et qu’en 1549 que Gabriel Montaigne était devenu à cette époque propriétaire de la maison qu’il habitait lors de son acquisition à Baujouen.

De son mariage avec Geneviève Bolioud, Gabriel Montaigne eut de nombreux enfants  qui formèrent une famille soudée dont chacun des membres venait au secours des autres  quand  besoin était. Un premier garçon, François, fut secrétaire ordinaire de la reine, mère du roi, qui le combla de bienfaits. Par exemple en 1584, « ayant esgard et considération aux bons et agréables services » prodigués par François Montaigne et sa femme, Elisabeth Du Val, l’une de ses femmes de chambre, elle leur donna un terrain rue de Grenelle, près de son propre hôtel dit d’Orléans  8. Généreux, François vint en aide à sa sœur Marie ainsi qu’à  à son père en leur versant à chacun une rente de 16 écus soleil9. Antoine, un deuxième fils, fut novice en l’abbaye de Seyrouge et fit don à son frère Barthélemy de tous les biens meubles et immeubles qui lui étaient venus  de la succession de ses père et mère et de son aïeul Boulioud10. Son frère Barthélemy était avocat en la cour du Parlement de Paris et précepteur des pages de la grande écurie du roi. Quant à Gabriel, le cinquième fils, il était archer des gardes de la reine et reçut de son frère François une rente de 100 écus soleil en 158311.

Marie, la fille unique, épousa Pierre Barbier qui était, comme il se doit, procureur en la cour du Parlement. À la mort de ses parents, elle devint propriétaire avec son frère Hugues  de la moitié indivise de la maison qui est maintenant le 32 rue de Seine.

Pour subvenir aux besoins de cette nombreuse famille, Gabriel Montaigne déploya toute sa vie une énergie sans borne qui le conduisit à exercer de multiples charges. En 1546, il était huissier des requêtes du Palais. Cela ne suffisait sans doute pas pour élever ses enfants puisqu’il signa avec le fermier et receveur du cardinal de Tournon un bail12 de sous-traitance des fermes pour 200L par an. Il s’agissait de gérer ses terres et seigneuries de Villeneuve-Saint-Georges, Valenton et Challandray. À la même époque, il fut l’émissaire du roi Henri II auprès du Bureau de la Ville dans l’affaire bien embrouillée de « la closture des faulxbourgs de l’Université ». On le retrouve en 1553 prévôt de « Chastillon » ; en 1561, il était un procureur fiscal de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés fort apprécié puisque le cardinal de Tournon, abbé de Saint-Germain-des-Prés et de Ferrière, le récompensa en lui cédant ses droits sur la succession Jean Maillet, religieux professe en l’abbaye de Ferrière. En 1569, le Bureau de la Ville, qui mettait en place la garde de la porte de Buci, le choisit comme garant de sa bonne fermeture. Cette porte, on va le voir, joua un rôle  important  lors de la Saint-Barthélemy.

Peu de temps après, en la sinistre nuit du 24 août 1572, le massacre des huguenots fut perpétué. Alors que Paris était dans la liesse du mariage d’Henri de Navarre avec Marguerite de Valois et que ses amis protestants étaient venus l’accompagner à Paris pour la fête de ses noces, la cloche de l’église Saint Germain l’Auxerrois, toute proche du Louvre, retentit vers minuit. Elle était le signal du carnage commandité, dit-on, par la reine mère Catherine de Médicis et le roi Charles IX. L’amiral de Coligny fut assassiné dans son hôtel rue de Béthisy. Un attentat perpétué contre lui deux jours avant ne l’avait que blessé, il fallait bien l’achever !  Le duc de Guise vint en personne s’assurer que le travail avait été bien exécuté. On jeta par la fenêtre le corps du malheureux qui tomba à ses pieds. La tuerie continua par les hôtes huguenots du Louvre. Tous, gentilshommes, pages, valets furent rabattus dans la cour du Louvre et ce fut l’hallali. Cependant le jeune époux, le futur bon roi Henri, fut épargné. Mais la proscription n’était point achevée. Le peuple de Paris suivit le duc de Guise et se mit à tuer. Les rues n’étaient plus que sang et cadavres.

Il était un lieu au faubourg Saint Germain qu’on appelait « la petite Genève » parce que de nombreux huguenots y habitaient. Il s’agissait de la rue des Marais et de ses entours (maintenant la rue Visconti) Le duc de Guise, le duc d’Aumale et le bâtard d’Angoulême s’y précipitèrent par la rue Saint André des Arts. Arrivés devant la porte de Buci ils trouvèrent porte close  – Gabriel Montaigne en était, on le sait, l’un des garants – mais peu importe, Guise en avait la clé. Le malheur (ou plutôt le bonheur) fut que ce n’était pas la bonne. Il fallut envoyer chercher le bon sésame. Les protestants, alertés par les cris tout proche des massacreurs, se rassemblèrent et comprirent instantanément que la situation était grave. Montgomery cria « Vite au Pré aux Clercs ! ». 

C’est là, au milieu de ce film tragique, que se situe un épisode qui reflète la cruauté des faits. Il fut relaté par un des rescapés. Le duc de La Force et ses deux fils logeaient au faubourg Saint Germain. Le père était déjà sorti de sa maison, il avait encore le temps de se sauver, mais voyant que ses enfants ne venaient point, il retourna les chercher. À peine était-il rentré chez lui que les assassins arrivèrent : un nommé Martin à leur tête, entra dans la chambre, le désarma, lui et ses deux enfants, et lui dit qu’il fallait mourir. La Force proposa une rançon de 2000 écus que Martin accepta aussitôt. Après avoir tout  pillé dans la maison, il demanda à La Force et à ses enfants de mettre leurs mouchoirs en croix sur leurs chapeaux, et leur fit retrousser leur manche droite sur l‘épaule ; c’était la marque des massacreurs. En cet état, il leur fit passer la Seine qui était couverte de morts. La Force et ses enfants abordèrent devant le Louvre. En ce lieu, ils virent égorger plusieurs de leurs amis. Finalement on les emmena prisonniers dans la maison du capitaine Martin. Une tante du prisonnier donna bien les 2000 écus mais ils se firent égorger sauf le plus jeune fils de 13 ans qui survécut à ses blessures et fut caché par un marqueur de jeu de paume nommé du Verdelet puis chez le maréchal de Biron à l’Arsenal. C’est lui qui fit ce récit qui est parvenu jusqu’à nous.

Ceux qui s’étaient rassemblés au Pré aux Clercs purent réunir leurs chevaux et galoper à travers champs vers le sud-ouest, la troupe guisarde à leurs trousses. Comme ils avaient trop d’avance, Henri de Guise et ses compagnons rebroussèrent piteusement chemin à Montfort-l’Amaury.Les habitants de Saint-Germain-des-Prés restés sur place eurent l’horrible spectacle de la Seine rougie par les corps nus qu’elle charriait et des rues jonchées de corps.


Les massacres de la Saint-Barthélémy

Quelques années après cet horrible carnage, trouvant peut-être leur domaine un peu trop grand maintenant que les enfants étaient adultes, Gabriel Montaigne et sa femme décidèrent de céder une partie de leurs biens en échange d’une rente. Le 7 octobre 1578, le contrat fut signé devant Me Denetz13.

Claude du Refuge (1578-1600)

Le couple vendait à Claude de La Roë, veuve de Jean du Refuge, baron de Couesmes et du Fossez, « une grande maison scize à Sainct Germain des Prez lez Paris, rue de Seine, à ladicte Bolioud appartenant à cause de la succession de feu noble homme maistre Pierre Bolioud, son père en son vivant notaire et secrétaire du Roy et greffier en son Parlement de Thurin ».

Fort heureusement, on trouve dans le contrat de vente une description détaillée de la maison.

On y entrait par une grande porte centrale percée dans un petit corps d’hôtel donnant sur la rue qui comportait d’un côté deux pièces dont l’une servait « à pénétrer ». De l’autre côté, on trouvait aussi deux pièces, « l’une pour tenir le cocher à couvert », l’autre « pour servir d’entrée », plus deux cabinets ou offices. Au-dessus, et tout le long de la façade sur rue, on avait aménagé des chambres, leur garde-robes et leur cabinet que surmontaient « un petit grenier et un serre-fruits ». Le tout était couvert d’ardoise.

Au-delà s’étendait la grande cour « d’un costé de laquelle y a[vait] un grand puys moytoyen servant à ladicte maison et à celle d’auprès » qui appartenait à maître Jacques Guesrin, « huissier des Requestes au Palais ». L’autre côté de la cour comportait une cuisine, un four et des dépendances avec des chambres au premier étage. Aux deux bouts de ce petit bâtiment, deux petites cours desservaient l’une les caves de la cuisine et l’autre l’écurie, l’étable et le poulailler avec une grange au-dessus à laquelle on montait par un petit escalier extérieur couvert d’ardoise.

Au fond de cette cour, trônait le grand corps d’hôtel avec ses six berceaux de caves. On y accédait par un perron qui menait à un grand vestibule et, au-delà, à un deuxième perron « pour descendre au grand jardin ».  D’un côté, on trouvait le salon d’été et de l’autre celui d’hiver ainsi que la cuisine et ses dépendances. Deux étages abritant chambres avec cheminées, garde-robe et galerie surmontaient le rez-de-chaussée. Le grenier au-dessus était couvert d’ardoise. Les étages étaient desservis par un grand escalier qui partait du vestibule. 

Derrière, un grand jardin était « tout planté d’arbres fruictiers et de treille » dans lequel le puits servait aussi bien au jardin qu’au sieur Guesrin, le voisin. Il était orné d’une grande table de pierre et d’un siège également en pierre. 

Au-delà, un autre jardin en pointe était planté aussi de treilles, d’arbres fruitiers et abritait, au fond, le logis du jardinier. Les corps de logis et le jardin jouxtaient au nord le nouveau logis de Gabriel Montaigne et de sa femme et  au sud le sieur Guesrin. Le petit jardin du fond  était mitoyen d’un côté à la propriété de la veuve Lamy, de l’autre à celle de Juste d’Alligre et sur sa pointe au jardin de feu le sieur Leclerc. 

Sur les 12 deniers de cens dont était chargée envers l’abbaye la totalité de l’ancienne propriété de Gabriel Montaigne, la maison vendue et ses dépendances en devait la moitié, c’est-à-dire 6 deniers, le sieur Guesrin et les Montaigne en  versaient respectivement 4 et 2 deniers. Quant aux 24 toises 1/2, elles étaient chargées de 2 deniers de cens envers l’Université, somme qui semble élevée par rapport au cens demandé pour le reste de la propriété. Les Montaigne s’installaient dans leur nouveau logis des Trois Pensées C’est maintenant le 32 rue de Seine.)) qui jouxtait à droite la maison acquise par la dame de Refuge.

La vente était faite moyennant une rente annuelle et perpétuelle de 283 écus 1/3, ce qui ne paraît pas beaucoup puisqu’en la comptant au denier 20, elle donnerait un capital de 5667 écus. Les Montaigne s’engageaient aussi envers la dame de La Roë à boucher les fenêtres qui donnaient sur son domaine et à répartir les égouts entre les deux propriétés. 

Claude de La Roë, notre acheteuse, était protestante, comme son mari. Elle avait épousé bien des décennies auparavant, Jean du Refuge dont la famille, citée dès le XIVe siècle, remontait à un maître des Comptes et comptait un président aux Enquêtes.  Il était lui-même au moment de sa mort, baron de Gallardon, échanson du Dauphin et gentilhomme ordinaire d’Henri II. Elle lui avait apporté en dot la seigneurie  de Couesmes située en Bretagne.  C’est lors du siège de Saint Quentin, en 1552  qu’elle avait perdu  son mari dont elle avait eu deux enfants.  Une  fille Anne était mariée depuis deux ans,  en 1578, avec Jean de Rochefort, seigneur d’Armilly. Un fils, Jean, était comte de Couesmes, seigneur de Gallardon et chambellan du duc d’Alençon. Il avait épousé Claude de Montgomery, fille cadette de Claude de Montgomery, celui qui avait tué en joutes le roi Henri II, qui emmena ses amis hors d’atteinte du duc de Guise lors de la nuit de la Saint Barthélemy et qui fut décapité en 1574. 

Peu de temps après la signature de l’acte d’acquisition, Claude de La Roë perdit son fils dans des tragiques circonstances. 

Le dimanche 15 mai 1579, elle rendait visite avec son fils à la comtesse de Suze dont la fille avait récemment épousé Jacques de Montgomery.  On était donc en famille. Jean du Refuge jouait tranquillement du luth en compagnie de sa belle-sœur lorsque se présenta François de La Primaudaye, seigneur de la Barrée, un gentilhomme de ses amis. Jean du Refuge était de fort méchante humeur ce jour-là. Il n’ôta point son chapeau lorsque le seigneur de La Barrée vint le saluer. Quelques instants plus tard alors que toute la compagnie soupait, une querelle survint entre eux  pour  des motifs futiles, une  affaire de compétence au jeu de paume. Ils en arrivèrent aux mains, se bousculèrent.  Un coup de dague fut même porté par Jean du Refuge au seigneur de la Barrée. On peut imaginer la fureur de ce dernier qui quitta son hôtesse et envoya un de ses amis provoquer son agresseur en duel au Pré aux Clercs pour le soir même. Il l’y attendit jusqu’à huit heures et demie, en vain (on apprit par la suite que la commission n’avait point été faite) puis décida de rentrer à Paris par la porte de Buci car elle fermait à neuf heures précises. Tandis qu’il remontait la rue Saint André des Art avec ses serviteurs, à la hauteur du couvent des Augustins, il vit venir à lui le seigneur du Refuge qui descendait la même rue avec ses gens. Que se passa-t-il alors ? On ne le sait pas exactement, mais on retrouva le seigneur du Refuge le corps traversé par une épée. Il expirait. Le seigneur de La Primaudaye avait disparu. La famille de Gallardon mit tout en oeuvre pour le retrouver et y parvint. On le débusqua le 4 juin suivant dans une auberge à Saint-Martin-le-Beau, entre Tours et Amboise.  Le prévenu fut écroué à la Conciergerie. Dès le début du procès qui commença le 20 juin devant le Parlement, les choses s’annoncèrent bien mal pour le seigneur de La Barrée. Il se défendait fort maladroitement en changeant sans cesse sa version. De plus, cette agression faisait suite à de multiples attentats  commis tous les jours dans Paris que la cour voulait sévèrement punir. La sentence tomba le 5 août suivant : La Primaudaye était condamné « à estre décapité au pilori des Halles, son corps porté ensuite et pendu au gibet de Montfaucon, et sa teste mise et attachée à un posteau dressé devant l’entrée du couvent des Augustins ». Le duc d’Anjou, un de ses amis, vint demander sa grâce au roi son frère qui ne la lui accorda point disant : « J’aimais Du Refuge , et s’il n’eût point été si sot que d’être huguenot, je l’eusse fait grand »14. Le même jour, 5 août 1579, le meurtrier fut conduit au supplice 15

Jean du Refuge laissait quatre enfants : Jean II, baron de Couesmes, Suzanne et Marguerite mineures, et Ysabel qui vivait avec son mari en Angleterre où elle s’était vraisemblablement exilée à la suite de la Saint Barthélemy.

Extrait de l’acte de vente Montaigne/La Roë

Claude de La Roë mourut, semble-t-il, en 158416, donc à peu près en même temps son voisin, Gabriel Montaigne.

Seize années passèrent, difficiles pour les habitants de Saint-Germain-des-Prés qui connurent les ravages des guerres de La Ligue et le siège de Paris par le futur Henri IV. 1589 et 1590 leur furent particulièrement néfastes. En juillet 1589, le Bureau de la Ville 17  donna l’ordre aux sergents et aux archers de Paris de rassembler 2000 futailles prises chez les marchands de vin pour servir aux barricades des tranchées des faubourgs Saint Germain, Saint Jacques et Saint Marcel. Trois mois après, un détachement composé de suisses et de huguenots commandé par La Noue et Chatillon passa au fil de l’épée un nombre considérable de ligueurs. En juin 1590, les événements se précipitèrent. Les habitants de Saint Germain désertèrent leurs maisons (qui d’ailleurs étaient ruinées) pour se réfugier dans la basse-cour de l’abbaye. On réquisitionna les cloches pour faire des boulets. Le mois suivant, le maréchal d’Aumont et François de Coligny installèrent des pieux et des barricades. En septembre, les défenseurs de Paris avaient réussi à éloigner l’ennemi. Ils demandèrent de faire garder les maisons qui restaient debout à Saint-Germain et de démolir celles qui étaient près du mur de Philippe-Auguste.  Elles pouvaient présenter un danger en cas de siège de l’ennemi. Le quartier ne retrouva une véritable paix qu’à l’entrée de Henri IV dans Paris.

En 1600, les héritiers de la dame de Refuge décidèrent de vendre leurs biens immobiliers de Saint-Germain-des-Prés. 

Où un président au Parlement (Robert Thévin) entre en scène

La vente eut lieu  le 14 mai 160018, devant le notaire Bernard Clément. Anne du Refuge, héritière de sa mère Claude de La Roë et veuve de Montgomery, vint de son château d’Armilly en Touraine pour la signature. Jean III du Refuge, comte de « Couesme, pays de Bretaigne »  était aussi là pour lui et pour ses deux sœurs mineures, Suzanne et Marguerite ainsi que pour son beau-frère Henry Thime, époux de sa sœur Ysabel qui demeurait « au pays d’Angleterre ». 

L’acheteur, Robert Thévin 19, était conseiller du roi et président des Enquêtes  en la cour du Parlement, il venait en personne de Paris où il habitait.

L’acte de vente apporte peu de précisons sur les lieux vendus. La maison comportait plusieurs bâtiments, deux jardins et un appentis « à présent ruyné ». Elle avait pour voisins les héritiers Montaigne, ceux de Jehan de Laistre, ceux de Loys Bernard et ceux de Frévigny, marchand drapier, la demoiselle de Villèle, les jardins d’Aligre et enfin Jérosme Lambert. La transaction se faisait pour 2 500 écus soleil dont maître Thévin ne versa que 200 écus le jour de la transaction. En effet, les héritiers de Refuge devaient encore 400 écus aux héritiers de Montaigne sur la vente  précédente. Thévin verserait les 1 900 écus restants après le décret de la maison 20.

Cependant, il obtint l’autorisation de faire réparer la maison dès le jour de la signature du contrat de vente. Le cens à verser à l’abbaye Saint-Germain-des-Prés s’élevait à 6 deniers de cens qui faisait moitié des 12 dus pour l’ensemble des propriétés des héritiers Montaigne et du sieur Thévin.

Ce dernier était né à Angers en 1544. Il était fils de Jacques Thévin, seigneur de la Marsaulaye et de la Chotardière, avocat à Angers puis lieutenant des Eaux et Forêts de cette ville. Robert Thévin commença sa carrière comme conseiller au Parlement de Bretagne  puis en celui de Paris. En juin 1591, il présenta une demande au Parlement de Paris pour être reçu président des Enquêtes. La cour « après en avoir ouÿ les résignant et résignataire » ordonna de recueillir une information à Angers sur son âge, sa vie, ses mœurs et même, si on le pouvait, de poursuivre l’enquête à Tours. 

Première page du serment de Thévin. Architecte. Nat. U 227

Les renseignements furent sans doute conformes aux attentes des membres de cette éminente cour puisqu’il fut reçu président aux Enquêtes le 24 juin 1591. Le roi l’autorisa à cumuler les deux charges à Rennes et à Paris pendant un an, à condition de présenter pendant ce temps un successeur pour l’une d’elles. Thévin ne put réaliser cette condition et obtint une prolongation d’un an. Avant l’expiration du délai de grâce, il vendit son office de Bretagne.

Il fut ensuite élevé à la dignité de conseiller du Roi en ses conseils d’Etat et privé. Toutes ces charges firent de lui un homme fort important et l’anoblirent, détail qui n’était peut-être pas accessoire à ses yeux : il était seigneur de la Romanye et autres lieux. Lorsqu’il acheta la maison de la rue de Seine, il avait épousé  Gillette de Commaille dont il avait eu deux enfants, François et Guillaume. Ils s’installèrent vraisemblablement en la maison de la rue de Seine dès 1600, en tout cas ils l’habitaient en 1606  et le président Thévin y mourut 27 ans plus tard. 

C’était un père comblé qui pouvait être fier de ses enfants. Son fils aîné François, qui habitait rue Dauphine acheta le 7 juillet 1600 l’office de son père. Il fut maître des Requêtes en 1613. Le roi Louis XIII, qui appréciait ses qualités, le députa comme commissaire pour les édits d’érection du Parlement et de la Chambre des Comptes de Navarre qu’il installa en 1625. Plus tard il fut chargé de mission dans la ville de Marans et à l’île de Ré. Il décéda en juin 1637 et fût  inhumé en l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés le 23 du même mois dans un caveau de la chapelle Saint Clément. Il avait obtenu cette autorisation assez inhabituelle en promettant d’entretenir la chapelle et en versant à l’abbaye une rente perpétuelle de 25 livres 21.

 Son deuxième fils, Guillaume, seigneur de La Rue, était conseiller au Parlement de Bretagne. Il avait épousé, en 1609, Guyonne Bouriau dont il avait eu deux filles Judith et Charlotte. Il décéda avant son père en 1613, sa femme se remaria alors avec un certain Mathieu Fourché, maître en la cour du Parlement de Bretagne. De ce second mariage naîtra Louise qui épousera  à Nantes en 1640 le futur surintendant Fouquet !

En janvier 1596, le président eut le malheur de perdre sa femme. L’Estoile écrit dans ses Mémoires-Journaux « La nuict de ce jour [dimanche 21 janvier 1596] mourust  à Paris la présidente Tévin, à laquelle Dieu en l’ostant de ce monde, fist un grand bien, maugré qu’elle en eust ’ » .

Quelques mois plus tard, Robert Thévin épousa Jeanne Davy, dame de la Mazure et veuve du sieur d’Aubigny22. Le 16 mai 1600, ils achetèrent par adjudication la maison qui nous occupe23. Ils y habitèrent jusqu’au décès du président Thévin qui rendit son âme à Dieu le 25 août 1622, en leur maison de la rue de Seine. Sa femme fit mettre des tentures de deuil dans sa chambre et l’on procéda au service funèbre en l’église Saint Sulpice qui était sa paroisse24. Il fallut ensuite faire l’inventaire des biens du président car ils laissaient pour héritières ses deux petites-filles mineures. Ce fut fait par le notaire de Troyes, assisté de son collègue Martin de la Croix  le 17 septembre 1622. Le président était un homme riche qui laissait beaucoup de terres en Anjou et quelques rentes confortables. Nous étions entre gens de bonne compagnie qui connaissaient les arcanes du droit, aussi le partage se fit-il fort correctement entre les héritiers et la belle-mère. Avant de passer devant notaire, ils organisèrent entre eux la répartition des biens du président. On laissa à la dame Davy, les meubles de sa chambre et ses bijoux, comme le stipulait son contrat de mariage, les biens acquis après le mariage furent, comme il se devait, partagés par moitié. On tint un compte honnête de ce que la dame Davy avait apporté lors de son mariage et du douaire que son mari lui avait consenti. La maison, qui était qualifiée de grande maison avec un jardin de belle taille, fut évaluée à 24 000 livres, somme qui semble dérisoire par rapport à la vente qui en sera faite ultérieurement, mais peu importe … On la lui donna  en compensation des biens qui lui revenaient ainsi que quelques rentes. 

Seule maintenant dans sa grande maison, notre dame de la Mazure devait se sentir alors  bien isolée puisqu’elle en loua une partie. Elle choisit, comme par hasard, un conseiller du Roy en sa cour du Parlement, Pierre Bizet, seigneur de La Barouère. Elle lui octroya 25 une partie du bâtiment principal auquel on accédait par « un grand degré, une  grande petite salle basse [sic]  qui était à côté de l’escalier ainsi que les deux chambres haultes au dessus d’icelle petitte salle , les deux chambres haultes et cabinet estant en galletas, une garderobbe au bout de l’une d’icelle». Elle y ajoutait la moitié de ses caves « à prendre du costé du jardin », la communauté de la grande cour et de l’escalier. Enfin elle précisait que « aura  led sieur preneur, une clef de la porte du grand jardin  pour dans iceluy grand jardin y planter et semer tulypes et aultres fleurs dans le parterre d’icelluy, ainsy que bon lui semblera  et qui luy appartiendront, sans que iceluy seigneur preneur puisse prendre aucunement les fruitz des arbres fruitiers et vignes,  ny autres choses d’icelluy sy bon ne semble à ladicte dame bailleresse ». L’affaire était traitée pour 850 livres par an, qui donne pour un rapport au denier 20, habituel à cette époque, une valeur propriétaire de 17 000 livres. Comparée à la totalité des lieux, la somme paraît élevée par rapport à l’évaluation faite en 1622 .  


[1]  D’après L’Épitaphier du Vieux  Paris.Ce tombeau n’existe malheureusement plus

[2] Le contrat de mariage fut passé devant Dicille, notaire à Angers, le 16 novembre 1596 et le mariage fut célébré le 18 en l’église Sainte Maurille à Angers.

[3] Selon Berty et Tisserand, l’achat est de 1595 mais cette date est contredite dans l’inventaire après décès de la dame Davy et surtout par l’original de l’acte d’achat qui est daté du 16 mai 1600.

[4] Elle avait signé un premier bail, mais c’est à travers son renouvellement, signé le 16/09/1636 devant de Troyes, que l’on a connaissance du précédent. Pour olus de renseignement sur le sieur Bizet, voir l’histoire du 47 rue de Seine.

Lorsqu’elle revint devant de Troyes le 16 septembre 1636 26 pour renouveler le bail, elle ne put signer « attendu la débilité sur le bras gauche et à la main dextre depuis cinq mois ». En effet, notre dame de la Mazure n’était pas en bonne santé. Sentant qu’elle était au bout de sa vie, elle avait déposé quelques jours avant entre les mains de son notaire le testament qu’elle avait rédigé de sa main le 16 septembre 1627 27.

Elle mourut en effet le 18 mai 1637. Ses gens prirent le deuil et reçurent quelques dons : à son homme de confiance et à son épouse qui était aussi à son service 1 200 francs, à sa dame de compagnie 800 francs et à sa femme de chambre 15 écus. Aux Augustins Réformés de la reine Marguerite, elle léguait 100 francs ainsi qu’à l’hôpital de la Charité. Elle ne mentionnait aucunement ses beaux-enfants car ils étaient tous morts. Par contre, elle donnait à son neveu du Plessis sa terre de la Mazure, avec toutes ses appartenances et dépendances et à sa nièce, Renée Simon, dame de la Roche Bardoul, sa maison de la rue de Seine, à la charge pour cette dernière de payer ses funérailles.

C’est ainsi que la dame de la Roche Bardoul, épouse de François de l’Esperonnière devint la nouvelle propriétaire de la maison.

Un inventaire 28 des biens de la dame de la Mazure fut fait après son décès à la requête de  « Me Michel Pousteau, procureur en Parlement, demeurant au faulxbourg Sainct Germain des Prez, rue du Colombier29 , au nom et comme exécuteur du testament et ordonnances des dernières volontés de deffuncte dame Janne (sic) Davy ». Il nous renseigne sur la partie de la maison qu’elle occupait. Elle s’était réservé un logement fort modeste puisqu’il était composé de sa chambre, une petite chambre à côté, une « sallette » et une cuisine, une chambre pour le cocher au-dessus de l’écurie ainsi que plusieurs greniers où elle avait sans doute entreposé moult meubles qui ne trouvaient plus leur place dans ce modeste appartement.

 

Les L’Esperonnière en intermède

La nouvelle propriétaire de la maison était donc Renée Simon, dame de La Roche  Bardoul, qui avait épousé François de L’Esperonnière  issu d’une très ancienne famille noble de l’Anjou où ils habitaient ordinairement en leur château du Pendan, près de Thouarcé. Ils avaient eu deux fils, Antoine sieur de la Saulaye et François, baron de Vris, conseiller et chambellan de son Altesse Royale et une fille Renée. 

Les L’Esperonnière furent des propriétaires avisés. Ils firent de la maison une source de revenus en la louant, moyennant quoi ils l’entretinrent soigneusement.  

Ainsi le 17 mars 1640, ils demandèrent au sieur Le Filz « maistre couvreur de maisons à Paris »,  de faire les réparations aux couvertures aussi bien de tuile que d’ardoise, tout en excluant celles du hangar à carrosses30. Il leur en coûtait 130 livres tournois payables en trois fois, la première de 80 livres en fin de travaux et les 50 autres livres en deux versements intervenant un an et deux ans après. Pour la sûreté d’une bonne exécution, toutes ces conditions furent signées devant notaire

.

Le 22 juin 1644, ils donnèrent procuration à leur fils Antoine pour signer devant Me Saint Vaast un renouvellement de  bail au sieur  Dulac, seigneur de   Villacoublay,  31 pour 2 200 livres plus les nombreuses taxes sur les boues, les lanternes, les chandelles, les pauvres.

Quelques années passèrent, puis le sieur de L’Esperonnière et son épouse, décidèrent de vendre la maison. Ils se rendirent cette fois-ci en personne à Paris et logèrent rue de Seine dans une maison à l’enseigne du Point du jour qui se trouvait  un peu plus loin vers la Seine. Ils signèrent l’acte de vente le 4 mai 1645  32 à messire Macé Le Boulanger pour la somme de 74 500 livres. C’était beaucoup, compte tenu de l’évaluation faite en 1622.. La dame de La Rochebardoul était une femme fort sage puisque le même jour et devant le notaire, maître Marion, en présence de son mari et« de luy suffisament authorisée »  elle prévoyait d’utiliser 63 000 livres sur le produit de la vente (qui n’était point encore signée),  « en achapt d’aultres héritages ou rentes » .  L’acte prévoyait aussi qu’après son décès, ses biens seraient partagés entre son aîné, Anthoine qui recevrait deux parts,et son puîné François une part, à charge pour l’aîné de gérer une de ses deux parts au nom de sa sœur, Renée de L’Esperonnière, épouse du sieur du Coudray-Monbault

Le contrat indiquait que la maison était grande. On y entrait par une porte cochère. Elle comportait  plusieurs corps d’hôtel, l’un sur le devant face à la rue de Seine, l’autre sur le derrière  qui était « le grand corps d’hostel entre la grande court et le jardin, et en ayle du costé droict une grande cour où y a plusieurs remises de carosses et du costé de main droite en entrant en ladicte maison une petite cour, une courelle ou passage, quelques édifices et escuries, un grand jardin carré qui se raporte audict grand corps d’hostel, un aultre petit jardin au-delà du mur dudit grand jardin, auquel mur est l’entrée dud petit jardin qui est en  esquerre, et au fond dudict petit jardin y a un petit apenty « . 

Comme on peut le constater, la disposition des lieux ressemble fort à celle qui existe actuellement, sachant qu’une partie des jardins (comportant la portion en équerre donc en forme de triangle et environ la moitié du reste du terrain) sera cédée le siècle suivant à un  propriétaire de la rue Jacob.

1645- 1783 La famille Le Boulanger-Camus

Le nouveau propriétaire, Macé Le Boulanger, était issu d’une famille de bourgeois de Paris. Feu son père, Eustache Le Boulanger, avait exercé la profession de marchand mercier-grossier et la fonction d’échevin. Sa mère, Marie Target, était fille d’un marchand, bourgeois de Paris. On dit que cette famille prit ce nom parce que, pendant une grande famine, un de ses ancêtres fit distribuer une si grande quantité de pain que le public changea son surnom de Montigny en celui de Le Boulanger33.

Les nombreux enfants du couple avaient largement utilisé les charges anoblissantes de la robe pour entamer une  ascension fort prometteuse. Lorsque Macé épousa en 1606 Claude Flamant, la signature du contrat de mariage 34 réunit trois de ses trois frères : Eustache qui était à l’époque notaire et conseiller secrétaire du roi  ; Charles, seigneur de la Sablonnière, qui sera reçu conseiller secrétaire du roi en 1610 ;  Macé-Charles qui était bourgeois de Paris comme son père. Ses beaux-frères, Pierre de Hodicq et Nicolas Leclerc de Lesseville ne déparaient pas l’assistance, ils étaient tous deux conseillers du roi et auditeurs des comptes.  L’ambition qui menait la famille pointait à travers la qualité des amis invités au mariage. Deux étaient conseillers du roi en ses conseils d’État et privé et présidents en sa cour de Parlement, deux autres premiers présidents en la cour des Aides, sans compter quelques maîtres des Requêtes. Quant à Macé Le Boulanger, il exerçait la fonction de conseiller en la cour des Aides, mais l’ascenseur social allait bientôt lui permettre d’être reçu au Parlement de Paris en la 4e chambre des Enquêtes, le 1er juin 1611. Il sera président en la même chambre le 6 mars 1624. 

Au jour de la signature du contrat d’acquisition de la maison de la rue de Seine, le 5 mai 1645, le président Le Boulanger était un homme heureux et père d’un enfant de 13 ans: sa femme avait accouché, après quelques 25 ans de stérilité, d’un fils qu’il avait prénommé modestement Auguste-Macé. Il était aussi prévôt des marchands de Paris35

En effet, le 22 avril 1641 vit l’élection du président Le Boulanger à cette haute fonction. Les deux personnages qui l’avaient précédé étaient morts sans avoir eu le temps d’exercer leur charge, funeste présage qui ne le fit pas reculer. D’ailleurs le pouvait-il puisque le roi lui-même choisissait l’heureux élu ? Le 16 avril de cette année-là, les quatre échevins, les seize conseillers et les onze quarteniers de la ville se réunirent en la grande salle de l’Hôtel de Ville pour lire la lettre de cachet du roi qui désignait le président Le Boulanger comme futur prévôt des marchands et leur demandait de préparer « l’élection ». Tous les cinquanteniers et huit notables de la ville, furent alors convoqués pour le 22 du même mois à 8 heures. Il en fût fait de même pour quarante archers qui devaient se munir de leurs arquebuses et hallebardes. 

Le fameux 22 avril donc, les échevins et le greffier, vêtus de leur robe mi-parties, accompagnés des quarteniers et des conseillers, se rendirent en l’église du Saint-Esprit où une messe solennelle fut célébrée. Ensuite, chacun prit place dans la grande salle de l’Hôtel de Ville. Monsieur de La Tour, premier échevin, expliqua à l’assemblée que le roi désirait qu’on procéda à l’élection d’un prévôt des marchands pour le temps qui restait de la précédente prévôté 36 et pour les deux années suivantes. On élut alors quatre scrutateurs. Ceci fait, un étrange ballet commença : les échevins se levèrent et prirent place sur les bancs qui étaient derrière tandis que les scrutateurs vinrent occuper leur place. Le président de Novion avait en main le tableau juratoire et le sieur de Santeuil tenait le chapeau mi-partie pour recevoir les voix. On se mit alors à faire le simulacre de vote. Le résultat qui fut enregistré par le greffier ne surprit personne. 

Il fallait maintenant présenter le nouveau prévôt des marchands au roi. On prévint donc notre président Le Boulanger de se trouver à 6 heures du matin à l’Hôtel de Ville. Il partit avec Le Boulanger et quantité de personnes de condition qui remplissaient huit carrosses et l’on se rendit de concert à Saint-Germain-en-Laye. Tout ce petit monde monta le grand escalier et fut introduit dans le cabinet du roi.

Très émus, ils virent Sa Majesté assis en sa chair et entourée de gentilshommes. Monsieur de La Tour, premier échevin, s’agenouilla et fit son petit discours destiné à présenter le résultat du scrutin. L’émotion du président Le Boulanger arriva à son plus haut lorsque le roi l’invita à s’approcher et lui dit « Vous avez toujours vescu en homme de bien et d’honneur et suis grandement satisfait de vostre service, aussy vous ay-je choisy pour exercer cette charge de prevost des marchan espérant que vous prendrez soin  de mes affaires et aurez celuy du publicq en recommandation37 ». Le Boulanger prêta serment au roi. Enfin toute la compagnie remonta en carrosses pour se rendre à Rueil afin de saluer la reine et les enfants de France.

À partir de son élection, sa vie fut rythmée par les cérémonies, les processions et les Te Deum comme celui qui fut célébré à l’occasion de la victoire de Rocroi « par le duc d’Angeuin  (sic) « , le 27 mai 1643

Présentation du prévôt des marchands et des échevins à Louis XIV et la régente Anne d’Autriche. Par C.laude Mellan (1644)
Le Boulanger est le personnage près de Louis XIV à gauche

Cependant tous les honneurs que les six années de prévôté lui donnèrent ne firent pas perdre de vue au président ses intérêts.

Il loua en 1648 pour neuf ans à Pierre de Vesnes, sieur du Plessis, écuyer de la grande écurie du roi, et à son épouse, la maison de la rue de Seine où demeurait encore la dame Dulac. La location comprenait  le corps de logis sur la rue, la grande cour, la grande maison sur le jardin, le jardin et le petit sur le derrière ». Notre président avait le sens des affaires. Il convint avec les preneurs qu’ils pouvaient faire construire à leur frais des écuries au fond du jardin. Afin d’en permettre l’accès, il les autorisa à construire un  passage sous la maison, du côté gauche 38, toujours à leurs frais, bien entendu.  Et comme il n’y avait pas de petits profits, il demanda aux preneurs que les arbres coupés pour faire place aux constructions soient portés chez lui et que les murs des voisins soient renforcés. La bail était fait moyennant la somme de 2400 livres par an, non compris les taxes pour les pauvres, les boues, les chandelles et les lanternes.

Le président avait la réputation d’être immensément riche, cette réputation n’était point usurpée puisqu’il avait accumulé un nombre phénoménal de rentes et de biens immobiliers. Tallement des Réaux disait de lui qu’il était un illustre avaricieux et qu’il racontait à qui voulait bien l’entendre:  « J’ay quatre-vingt mille livres de rentes ; je creveray ou j’en auray cent » Il en eut cent et en creva », ajoutait-il. 

En effet, il mourut peu de temps après, non d’avarice mais d’apoplexie. Voici les détails de cette affaire :

Le jeudi 16 juillet 1648, il y avait séance au Parlement, toutes ses chambres rassemblées en la grande salle Saint Louis, en la présence du duc d’Orléans. La révolte y grondait depuis qu’Anne d’Autriche avait tenu un lit de justice afin de forcer l’enregistrement d’édits fiscaux que, d’ailleurs, le Parlement s’était empressé d’annuler. Depuis les cours souveraines avaient rendu  « arrêt d’union » afin de se rassembler pour faire front. On avait présenté à la régente  un programme de réformes qui voulaient diminuer du quart les tailles, supprimer les intendants des Finances dans les provinces, instituer au Parlement le droit de voter librement les édits et de défendre de lever des impositions sans la vérification du Parlement. Le duc d’Orléans faisait le lien avec la régente afin d’apaiser les conflits.

Ce jour de juillet, comme les précédents, le duc était venu en compagnie de Montbazon, Joyeuse, Elbeuf, Brissac et  Retz. Ils s’étaient installés en la Sainte Chapelle. Le premier président les firent chercher en grande pompe par deux présidents et deux conseillers de la Grand-Chambre. Son Altesse Royale arriva en grande pomp entouré des deux présidents et précédé par les huissiers et les Suisses avec la hallebarde, et ensuite les gardes. Monsieur alla à sa place, les ducs s’installèrent à son côté. Les choses étaient calmes. On délibéra sur la nécessité de la vérification par les chambres des impositions. Les jours précédents, les débats sur ce sujet avaient déjà soulevé grande houle. La chaleur monta lorsque chacun fut invité à opiner. 

Le tour de Macé Le Boulanger vint très vite : il fut le troisième après le doyen et le conseiller Broussel. Avec beaucoup de fougue, il prit parti, mais « son grand âge ne luy permettant pas une belle expression », il était fort peu écouté. Le président Potier lui ayant dit qu’il fallait éviter toute occasion de discordance avec la Cour des aides, Le Boulanger répartit avec véhémence 39  car il était tout pris par son sujet. Il s’étendit ensuite sur le zèle de la Compagnie, toute au service du roi, et pour se justifier cita un passage de Cicéron où il est dit « qu’il faut orner l’Italie avant de penser à orner nos maisons ». Un mouvement de moquerie traversa l’assemblée qui avait lié ces propos aux biens que le cardinal Mazarin accumulait pour lui en France. Même le duc d’Orléans se mit avec les rieurs. Notre bon vieillard ému plus que de raison par l’incompréhension dont il était l’objet, s’emporta, ses yeux se révulsèrent, une pâleur envahit son visage, il tomba à genoux et mourut fort proprement. Monsieur Hilerin qui siégeait à son côté lui donna l’absolution. 

Extrait des registres du Parlement (Archiv Nat, X1A 8817)



  1. Manables=Habitables 

  2. De nombreux documents des Archives Nationales (A.N) attestent de cette acquisition : MC/ VIII/69 dont on trouvera le texte dans les pièces justificatives,,  LL1124, (comptes de l’abbaye) K794 pièce 12, S3055 (censier)  

  3. L’immeuble (n°34 uniquement) s’étend  sur 996,25 m2 selon un plan dressé  en 1822 par M. Brunton, expert 

  4. Environ 510m2 

  5. Arch. nat. ,Min. cent., VII/103, 5 mars 1574, titre nouvel par Jehan Petit. Ce terrain se révélera située sur l’emprise du 40 rue de Seine 

  6. Arch. nat., :  LL 1125 f°388 v° 

  7. A. N. ; J 962. Dons et pensions par François Ier » . Il s’était constitué une belle propriété qui s’étendait du petit Pré aux Clercs à l’ouest, à la rue de Seine à l’est ; des terrains de Gilles Le Maistre, avocat du roi, au nord à ceux de Jehan de Vallet, écuyer, au sud.

    Le plan dit de Bâle ci-dessous illustre sans doute assez bien la topographie des lieux. 

    Gabriel Montaigne prend la relève

    .Maître Bolioud avait une fille, Geneviève, qui avait épousé maître Gabriel Montaigne. Le couple vint habiter à Saint-Germain-des-Prés, rue de Seine dans la maison qui nous occupe. Il se trouve que le jardin avait une forme bizarre parce que  le petit Pré aux Clercs y faisait une enclave. Aussi lorsque l’occasion fut donnée à Gabriel Montaigne d’y remédier, il sauta sur l’occasion et acquit le 7 septembre 1549 d’un certain Nicolas Beaujouen, maître brodeur, une pièce de terre qui mesurait 24 toises et demie ((Arch. nat., S6188 

  8. Arch. nat., : Y 129 f°433, février 1584  

  9. Arch. nat., Min cent., XXXIII/213, 28 juillet 1579  

  10. Arch. nat.,  Min. cent., LXVIII/48, 29 décembre 1583  

  11. Arch. nat., : Y 125,  29 décembre 1583 

  12. Arch. nat., Min. cent., VIII/75 le 21 janvier 1542 

  13. Arch. nat., :  S 6188. Ce carton contient une copie de l’acte de vente 

  14. Journal de L’ESTOILE,Gallimard, 1943, p.221 

  15. L’ensemble de ce récit est tiré d’un article de Pierre de Vaissière publié dans « Bibliothèque de l’école des Chartes, année 1913 

  16.  Elle signait encore un acte le 16 septembre 1583 , Arch. nat., Min.cent., LXVIII/48 

  17. Registres des délibérations du Bureau de l’Hotel de Ville par F.Bonnardot 

  18. Arch. nat.,  Min. cent.,  XLIX/236, 14 mai 1600, Vente à Robert Thévin 

  19. Alias Thénin, même sa signature ne permet pas de lever le doute 

  20. Le décret était une formalité pour purger les hypothèques, droits et servitude qu’un tiers pouvait prétendre. 

  21. Sa fille Renée épousa de Charles de La Rochefoucauld 

  22.  Le contrat de mariage fut passé devant Dicille, notaire à Angers, le 16 novembre 1596 et le mariage fut célébré le 18 en l’église Sainte Maurille à Angers. 

  23. Selon Berty et Tisserand, l’achat est de 1595 mais cette date est contredite dans l’inventaire après décès de la dame Davy et surtout par l’original de l’acte d’achat qui est daté du 16 mai 1600. 

  24.   D’après L’Épitaphier du Vieux  Paris.Ce tombeau n’existe malheureusement plus 

  25. Elle avait signé un premier bail, mais c’est à travers son renouvellement, signé le 16/09/1636 devant de Troyes, que l’on a connaissance du précédent. Pour plus de renseignement sur le sieur Bizet, voir l’histoire du 47 rue de Seine. 

  26. Arch. Nat. :M.C. CXXII/439 Bail du 16 septembre 1636 à Bizet de la Barouère 

  27. Arch. Nat. :M.C. CXXII/439, inventaire des biens de Jeanne Davy du 25 mai 1637 

  28. Arch. nat.,  Min. cent., CXXXII/439, 25/05/1637 

  29.  Rue Jacob maintenant 

  30. Arch. nat.,  Min. cent., CXXII/1633, marché de travaux, 17 mars 1640. 

  31. Il y avait eu un premier bail signé trois ans plus tôt devant Boucot et Levesque qui n’a pas été retrouvé. 

  32. Arch. nat.,  Min. cent., CXV/89,  vente 5 mai 1645 

  33. Dictionnaire des inventions et découvertes anciennes et modernes publié par l’abbé MIGNE 

  34. Arch. nat., Min. cent. XXIV/105, 18 juin 1606, contrat de mariage. 

  35. Dictionnaire des inventions et découvertes anciennes et modernes publié par l’abbé MIGNE 

  36.  C’est-à-dire presque deux ans. 

  37. A.N. : H/1806/A. registres du bureau de l’Hôtel de Ville. 

  38. Cette construction est celle de la fameuse longuerelle qui subsistera un siècle et demi. 

  39. Arch. nat. :X1a 8817 

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